Dakar, l’amante rebelle

Comme tous les matins, l’autoroute peine à se réveiller. A s’élancer. A s’étirer. A respirer. Tel un corps langui. Fatigué. Lourd de ses peines et de ses déveines. Corps en lambeaux, moral en charpies. Corps avachi. Corps malade. Corps assoupi. D’insoutenables embouteillages étouffent son réveil et brisent son élan de monstre froid étendu silencieusement sur l’asphalte.
De longues files de voitures prises d’assaut par une infinie diversité de soucis. De préoccupations. De besoins. De projets. D’attentes. D’angoisse. De peurs et d’espoirs. D’infinis destins tendus vers le centre ville où, depuis l’indépendance, toute la vie est concentrée.
D’ailleurs, c’est où le centre de Dakar ? Qu’est-ce le centre d’une ville qui tourne autour d’elle-même, presqu’île dont la seule ouverture ne cesse de s’ouvrir, comme pour absorber d’autres territoires, d’autres terroirs… Où est alors le centre ville ? La Place de l’Indépendance avec ses immeubles et ses meubles, ses meutes et ses émeutes ? Ou encore la Médina et ses ruelles denses et son rythme frénétique ? Ou encore du côté des « Almadies » et ses hôtels et autels froids ? Ou encore la VDN du côté de Sacré Cœur et de Mermoz et leurs nouvelles bâtisses ? Le centre ville… Et pourtant, nous avons encore l’illusion d’avoir un centre ville alors que tout se meut, tout se déplace, tout bouge, tout décentre et chaque jour se recentre ! Dakar, centres multiples, mobiles, centres fugaces, centres fictifs, centres fugitifs…
Dakar, en son cœur palpitant sans arrêt largement au-dessus de la moyenne. Dakar, au rythme frénétique et aux artères épuisées… Ville harassée, éreintée de ses douleurs silencieuses, de ses espérances mortes, de ses rondeurs laides, de ses plaies et de ses éparses cicatrices…
La jeune vieille ville, malgré tout, jamais ne perd le galbe sensuel de son corps. En écho d’un passé, tel un bruit de fond, une rumeur, une clameur… Un fond de jeunesse éternelle pour qui sait regarder et admirer, du Cap Manuel à la Pointe des Almadies, des Dents de la Mer, du côté du soleil qui épouse les profondeurs océaniques, poétique ponctuation de tes sublimes mensurations, aux extrémités douces de Keur Baye Sogui, à l’est, dans l’éternité d’un regard de séduction adressé à Gorée la tragique, virilement debout contre les mémoires défaites, contre les oublis imbéciles. Gorée, ses allées étroites, ses fondations coloniales, ses couleurs, ses pâleurs, ses plages et ses mirages, ses senteurs et ses frayeurs…
D’une certaine manière, Dakar vieillit plutôt mal. Oui, tu vieillis mal, cœur étouffé, parois lépreuses, insomnies, convulsions nerveuses, bouffées de chaleur, corps aux pores bouchés, symptômes de Parkinson, rides sauvages… Je suis nostalgique de ton élégance, de tes heures de nonchalance, de tes réveils brusques, de tes joies éclatantes des nuits de noces, des instants de fiançailles avec les salves de l’urbanité promise, aujourd’hui imprécise.
Oui, tu es Beauté, Tendresse et Volupté sur les pistes de la renaissance. Un jour, contre le temps, contre l’austérité du temps, les ravages du temps, les violences du temps, les pièges de nos irresponsabilités. Après tout, je suis ton absolu amant.
Dakar, enfin… Je n’ai pas grandi dans cette ville qui est devenue mienne. Je ne l’ai connue que sur le tard, car j’ai grandi entre Matam et Saint-Louis, entre Mogo et Matam, mémoires et mythes, mémoires de mes joies simples. Là, j’ai été témoin de la création du monde, sur ces terres au parfum de baumier, de nénuphar, sans fard, sans emphase. Terres simples, terres miennes. Dakar, Mogo, Matam, et Saint-Louis, Saint-Lous la ville jazz, la ville blues, grâce surgie des eaux où tous les jours, jadis, j’ai longé tout les couloirs de ton corps et effleuré la douceur de tes soupirs… Mais toujours, Mogo, Matam entre le fleuve et les rivières des ancêtres, entre les hautes terres du Walo et les plaines du Djéry. Bélel Thiomel, Naba Diéry, Naba Walo, dans la senteur des nénuphars, et nous sommes nus enveloppés dans l’innocence, dans l’absence du temps. Eaux fluviales, eaux pluviales, bénies soient les tendres vagues qui ont été témoins de la création du monde. Je vous aime. Eternellement.

El Hamidou Kasse

Extrait de mon petit livre (inédit) intitulé « Demain en face, Lettre à ma fille », spéciale dédicace à un inconnu nostalgique de Dakar

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